Entretien avec Jôshin Sensei Bachoux

propos recueillis par Éric Tariant
pour la revue Sources

Quels sont les pièges les plus fréquents dans la vie spirituelle ?

Les pièges que l’on évoque le plus souvent dans la tradition zen touchent surtout à la méditation. La méditation permet de changer notre esprit profond si l’on s’oriente dans la bonne direction. Un certain nombre de ces pièges ont été recensés il y a très longtemps alors que d’autres, liés à la doxa de notre société occidentale, sont apparus plus récemment.
Dans le bouddhisme chinois, les maîtres ont fréquemment mis en garde leurs disciples contre un mauvais usage de la méditation. Le premier écueil consisterait à se servir de la méditation au lieu de la laisser faire son travail. Se servir de la méditation risque de renforcer l’ego.

On retrouve ce même type de mise en garde dans tous les textes. Notamment dans ceux d’Ushiyama Rôshi (1912-1998), un maître japonais zen moderne du XXe siècle. Celui-ci se base sur la référence aux six royaumes matérialisés par ce grand cercle du samsara que l’on voit dans les représentations tibétaines. Ushiyama Rôshi souligne que si nous n’y prenons pas garde, nous risquons de tomber dans des dérives. Le
zazen de l’enfer deviendra le zazen de l’enfermement. C’est-à-dire que la personne risque de recourir à zazen pour se replier dans son petit monde en se coupant des autres. Le zazen des démons affamés est, lui, un zazen de l’avidité. Il se traduit par le fait que les pratiquants tiennent absolument à aboutir à l’éveil en ne cessant de pratiquer. Cependant, en transformant le zazen en un instrument, ils en font un zazen d’enfer ou de démon. On peut se servir du zazen également pour se cacher, se dissimuler ou bien pour s’enorgueillir : « Je suis beaucoup plus performant que les autres pratiquants, je parviens à demeurer sans bouger pendant des heures. » On pourrait nommer cette forme de déviance de zazen la méditation des dieux jaloux. Celle-ci consiste à être toujours en compétition avec les autres.

Mentionnons une autre forme de zazen narcissique qui vise à s’enfermer pour mieux contempler ses pensées et son ego. Enfin, signalons une dernière dérive qui est très ancienne. Autrefois, il n’était pas rare que des familles pauvres décident qu’un de leurs enfants devienne moine de façon à lui assurer le logement et la nourriture sans qu’il ait à trop travailler. Nous sommes en présence ici d’un zen utilitaire. On a vu émerger, plus récemment, des zen qui ont pour but de travailler plus efficacement au bureau, ou de gagner davantage d’argent ou bien de se faire des amis. Toutes ces dérives ont été critiquées dès les origines. Ces dérives, ces comportements déviants ont été baptisés le Zen des cinq goûts. Ushiyama Rôshi dit que nous devons pratiquer le zen qui n’a qu’un seul goût : celui de la libération, le goût de zazen. Maître Dogen, le fondateur de la voie du bouddhisme Soto zen, a, lui aussi, formulé des mises en garde. Pour pratiquer la Voie, il faut, dit-il, écouter le maître et se conduire selon son enseignement. C’est l’écoute du maître qui va nous éviter de tomber dans le Zen des cinq goûts. La pratique doit toujours être accompagnée par un enseignant et par une sangha. Cette dernière est, elle aussi, très importante car les personnes qui composent la sangha nous font miroir et nous aident à voir où nous en sommes. Ce sont elles qui vont nous permettre d’établir un équilibre entre la méditation et le temps voué au travail avec les autres et pour les autres. Nous cherchons à créer, dans notre voie du zen, un équilibre entre la méditation et le travail. Le travail peut prendre la forme de travaux d’entretien du monastère, de travaux de cuisine ou de jardinage. Il est important d’établir cet équilibre entre la méditation, qui est un moment où l’on touche à soi-même, au Soi plus grand que le Moi, et ces moments de travail où l’on se retrouve avec les autres, qui doivent être dans le même esprit de contemplation et de présence que le zazen.

De nos jours, nous nous heurtons aussi aux poids de nos émotions. Commencer la méditation, c’est un peu comme ouvrir un placard dans lequel on a entassé un tas de choses que l’on n’a pas forcément envie de voir parce qu’elles nous gênent et nous blessent. La méditation nous permet d’aérer ce placard et / ou de le vider. Les textes historiques chinois et japonais n’ont jamais parlé des émotions. Pour faire face à ces émotions, il est souhaitable de prendre appui, là aussi, sur un enseignant qui nous aidera à garder les pieds sur terre et à travailler non pas de façon explicite, comme dans d’autres Voies, mais à laisser zazen faire ce chemin souterrain en nous-même.

Le travail manuel serait donc, lui aussi, très important ?

Dans les temples zen, il y des horaires de samou, le moment dédié au travail. Ce ne sont pas des tâches subalternes. C’est au contraire une forme de mise en œuvre de la méditation dans la vie quotidienne. Cela se fait dans le même esprit, dans la même attention, dans le même soin que la méditation. Mon maître disait toujours : « Il faut sortir la méditation de la salle de méditation. ».

Y a-t-il dans le zen un péché plus grave qu’un autre, pour reprendre un terme chrétien ?

Non, ils sont tous sur le même plan dans le Zen des cinq goûts. On ne peut pas établir d’échelle hiérarchique entre ces péchés que sont l’orgueil, l’avidité ou la colère, par exemple.
Ce qui est grave, c’est de pervertir quelque chose d’aussi extraordinaire que la méditation, la voie spirituelle ou le zazen. C’est-à-dire recourir au zen pour servir ses propres priorités.

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