Liza Zogib, DiversEarth

« Et je suis la femme
qui va au pied d’un arbre
et se dit à elle-même :
Ah, quel bonheur !’
et médite avec bonheur… »
Therigata

Se prosterner
Les herbes couchées invisibles
Dans le champ sous la neige
Le héron blanc se cache
Dans sa propre apparence

 

La Demeure Sans Limites. Lieu de bouddhisme Zen Sôtô à Saint Agrève en Ardèche, France.

Janvier 2019. Le lieu est en repos. Le corps est en repos. La nature est en repos. C’est le moment d’inspirer pendant les trois mois de fermeture du centre pour Jôkei Sensei et Toen-Ni, avant la réouverture des portes en printemps.

Au réveil, Jizô, Bodhisattva du lieu, est vêtu de blanc et dans le silence sourd du matin enneigé, il émane une joie qui fait sourire les Sensei.

La Demeure Sans Limites est un petit lieu de 1 hectare. Établi il y a plus de 25 ans par une nonne bouddhiste, Joshin Luce Bachoux, elle contient champs et forêt, eau de source et jardin. Elle contient même un petit cimetière protestant (soigné par les nonnes) et un chemin de pèlerinage vers St Jaques de Compostelle. La maison est une ferme typique du pays ardéchois et tout comme l’Ardèche, c’est un lieu d’accueil pour ceux qui sont dans le besoin. Cependant, La Demeure Sans Limites est loin d’être typique…

« Je travaille encore avec ce nom ‘La Demeure Sans Limites’, après plus de 20 ans ici. Samedi dernier, Joshin Sensei, la fondatrice de ce lieu a donné des enseignements à Paris, et elle a rapproché le ‘sans limites’ à la vacuité. La vacuité veut dire que moi sans l’autre je ne suis rien. Ce matin on a pris notre petit déjeuner – et il n’y a rien vraiment qui a été produit par ‘moi’. Pour pouvoir manger j’ai besoin de tous les êtres. Donc ce ‘Sans Limites’ se rapproche justement de cette vacuité et ce fait que je ne suis rien sans les autres. On est en interdépendance, donc on revient à l’écologie, la nature. Si il y a une action, il va en découler une conséquence. »

La Demeure sans Limites accueille environ cent vingt visiteurs et disciples chaque année qui viennent pratiquer avec les nonnes en résidence. Et pratiquer ici n’est pas seulement au temple et sur les zafus (coussins de méditation), mais aussi dans la cuisine, dans le potager, en mangeant, en marchant, en se lavant, en faisant la vaisselle, en vivant tout court.

En vivant chaque instant dans la pleine conscience et en étant pleinement conscient de l’interdépendance de toutes choses, nous nous sentons nécessairement responsable de nos actions envers tout ce qui nous entoure.

« Pour nous, bouddhistes, l’homme fait partie de la nature. On fait partie d’un tout et donc on a une grande responsabilité envers la nature. L’homme est en haut du pyramide – on a le pouvoir de détruire, ou d’en prendre soin. »

Ici on a décidé d’en prendre soin. Déjà de notre corps et esprit, qui dicte ensuite comment on s’engage à l’extérieur, envers les autres et envers la nature.

« Dans notre pratique c’est de l’éthique. Je dois m’occuper de ce qui est autour de moi, mais aussi de moi-même. Le Bouddha est clair quand il dit qu’il faut bien s’occuper de soi-même avant de pouvoir s’occuper des autres. Ça veut dire qu’on doit être bien conscient, présent, et droit – être attentif à tout. »

Les leçons paraissent simples, mais pourtant…

« La roue de la vie – c’est nous. Au centre il y a l’ignorance avec ses deux corollaires, l’avidité et la colère – et c’est ça qui nous fait tourner – l’avidité. On s’occupe de rien. On s’occupe de soi et rien d’autre. On veut toujours, et toujours plus. On voudrait de l’infini dans un monde fini. C’est impossible. »

Donc, comment réagir ? Comment faire changer les tendances actuelles ?

« Il faut déjà vivre avec les saisons. Maintenant c’est l’hiver et l’hiver c’est les reins. La nature est en repos et nous aussi. Il faudrait presque prendre nos vacances en hiver parce que c’est le moment où l’on devrait se reposer. On est en train d’inspirer, parce qu’on expire beaucoup le reste du temps. »

On mange aussi qu’en fonction des saisons. Et c’est en mangeant qu’on prend conscience de notre interdépendance.

« On a le jardin, les personnes qui viennent y travaillent avec amour. Quand on récolte, on a de la joie et on ramène les choses en cuisine. Donc il y a une continuité. Toen-Ni de la même façon, reçoit la nourriture – elle cuisine avec amour et avec compassion et bienveillance. Et nous on va manger en silence, en présence, en attention. Ce que je mange c’est Toen-Ni (son travail et son état d’esprit), je mange celui qui a semé, ramassé, je mange le soleil, la terre… On est nourrit de tout ça. »

Après un séjour à la Demeure Sans Limites, on doit nécessairement manger autrement, penser autrement, faire plus attention…

« Le Bouddha marchait, en attention. On peut beaucoup apprendre de cela. Il était présent. Ici on fait des marches en méditation. Je ne suis pas fermée quand je marche. On est en présence et on laisse venir les choses. Par contre il ne faut pas s’accrocher. On est comme l’eau, comme l’air. Je passe, j’entends et les choses me traversent : alors là on est vraiment dans la nature. »

Le Zen c’est une ‘école du corps’. On met en acte, à tout moment. Et il y a un grand bonheur dans la simplicité des choses.

« Le nom du temple c’est Hôkai-ji. Ji c’est temple, Hô c’est ‘ouvert’ et Kai c’est ‘les 10 directions’. C’est le temple ouvert dans les 10 directions, donc Sans Limites. »

Même après un court séjour avec Jôkei Sensei et Toen-Ni à la Demeure Sans Limites, on est profondément touché et on ramène ces leçons simples de la vie dans notre quotidien – c’est notre responsabilité après tout. Oui on met des limites à beaucoup de choses ici, mais c’est justement dans ces limitations qu’on trouve la liberté, la connexion, et les Sans Limites.

Jôkei Sensei (Jô : pureté, transparent, propre ; Kei : grâce, bénédiction)
et Toen-Ni (Tô : lampe, lumière ; En: Le cercle sans fin du Dharma)

Avec gratitude à Jôkei Sensei et Toen-Ni pour l’amour et la générosité
qu’elles nous ont offert pendant notre séjour dans la neige à La Demeure Sans Limites.

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